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Emeline Pierre | Une femme de caractère...‏

Née aux Abymes en 1980, Emeline Pierre a grandi dans un bain multiculturel. A la fois guadeloupéenne, haïtienne et dominicaise, elle est fière d’être issue de peuples travailleurs et débrouillards. Aujourd’hui diplômée d’un D.E.A. en études littéraires à l’université du Québec à Montréal, la rédaction de son mémoire a constitué ses premiers pas d’auteure. « Le caractère subversif de la femme antillaise dans un contexte (post) colonial », constitue une déconstruction du mythe guadeloupéen de la femme poto mitan. Le lecteur est invité à se questionner sur la condition et l’identité féminines au sein de la littérature antillaise, en prenant pour appui l’évolution de la société guadeloupéenne.

VIBZ : D’où émane cette vocation pour l’écriture, le questionnement ?

Je ne sais pas si on peut parler de vocation ; je parlerai plutôt d’un intérêt marqué. C’est suite à différentes lectures que je me suis questionnée sur la place et l’image de la femme dans notre littérature.

VIBZ : Quel est l’objectif primordial de votre ouvrage ?

Mon but est de montrer comment l’image de la femme-mère tant adulée est à remettre en question. Également, je souhaitais montrer que c’est ensemble (hommes et femmes) que l’on pourra faire évoluer notre société.

VIBZ : Le contexte socio-historique, (post)colonial, de la femme antillaise, représente-t-il un handicap ou au contraire est il une source de motivation pour celle-ci ?

Si l’on s’en tient à la mobilisation féminine durant le mouvement sociale qui a lieu récemment aux Antilles, une source de motivation.

VIBZ : Comment la femme antillaise renverse l’ordre établi dans un contexte postcolonial ?

Pour montrer comment la femme subvertit le « système », je montre comment la figure féminine passe à la conquête de son espace. Elle qui était soumise à l’espace de la case va s’affranchir de sa fixité géographique pour explorer d’autres lieux. Pour cela, j’ai recours à un concept cher à la créolité : la drive. Quand le personnage féminin drive, elle manifeste le désir d’échapper à tout contrôle. Par la suite, je mets l’accent sur les stéréotypes à l’encontre des femmes dans les littératures orales et écrites. Ainsi, cela montre le chemin parcouru par les figures féminines contre les idées reçues les concernant, notamment en ce qui a trait à la maternité. Également, je parle du personnage masculin, car c’est à son contact que la femme évolue.

VIBZ : Serait-ce manquer d’objectivité, caricaturer, que de pointer uniquement du doigt le caractère irresponsable voire volage de l’homme antillais ?

En lisant mon ouvrage, vous verrez qu’à aucun moment, je ne caricature le personnage masculin, ni la figure féminine d’ailleurs. Je dis que l’irresponsabilité de l’homme est entretenue par la femme. Ainsi, chacun a une part de responsabilité.

VIBZ : La femme antillaise a-t-elle finalisé et réussi son émancipation ? Ne s’est-elle pas libérée à l’excès au lieu de s’émanciper durablement, goûtant à la liberté sans pour autant l’acquérir véritablement ?

Qu’entendez-vous par « libérée à l’excès » ? J’aimerais bien le savoir. En ce qui a trait à la littérature, je pense que non, car la femme est toujours en lutte contre toute forme de domination. Son émancipation n’est pas à mettre seulement en relation avec son rapport à l’homme, mais aussi à son contexte sociopolitique. Dans ce cas, je crois que beaucoup reste à faire.

VIBZ : Pouvez-vous explicitez ce concept de la « drive » ?

Le terme « drive » signifie errer. Dans le contexte en question, il m’est apparu important de l’intégrer dans mon propos car c’est par le biais de la drive que la femme remet en question la fixité, la tradition et subvertit une organisation familiale bien établie.

VIBZ : N’est-on pas passé d’une femme poto mitan, poutre-maîtresse de la société, occupant souvent un statut subalterne à une femme poutre-maitresse d’une famille monoparentale, tout autant vouée à la solitude et au mépris ?

Dans la société post-esclavagiste et jusqu’à aujourd’hui, le mythe (car c’en est un) de la femme poto mitan a été magnifiée. Ce poto mitanisme a exempté les personnages masculins à prendre leurs responsabilités. En effet, la société ne formule aucune attente à leur égard. Il n’est pas de même de la femme. Cela est profondément injuste et contradictoire. Elle est soit disant poutre-maîtresse de la société, mais on s’attend à ce qu’elle demeure dans l’espace étriqué de la case…Par ailleurs, à travers les différentes figures féminines étudiées, j’ai noté que même en étant mariée ou en concubinage, la femme est vouée à la solitude. D’ailleurs, c’est un terme qui revient souvent dans un roman étudié à savoir Mélody des faubourgs de Lucie Julia.

VIBZ : Pourquoi cette parenthèse dans le titre ?

Lucie Julia est de la génération qui a connu le temps où la Guadeloupe avait un statut colonial, c’est-à-dire avant 1946. De plus, les parenthèses me permettent de m’interroger sur l’essence même du concept du postcolonialisme.

VIBZ : Quelle a été l’influence des littératures de Lucie Julia et Gisèle Pineau sur votre réflexion personnelle ?

Ce sont ces œuvres qui ont été à l’origine de mes recherches. Je trouvais intéressant de mettre côte-à-côte Lucie Julia qui est une féministe avérée et Gisèle Pineau qui refuse l’étiquette de féministe. Pourtant, son œuvre évoque la condition féminine. De plus, ces auteures ont des parcours différents qui m’ont amené à m’interroger sur la définition de l’identité de l’Antillais. Etant moi-même auteure de nouvelles, il va sans dire que je me suis penchée sur leur style d’écriture, car on écrit à partir de ce qu’on lit.

VIBZ : Au final, comment peut-on clairement définir la femme antillaise ?

Dans mon étude, je montre qu’on ne saurait parler d’un type de femme, mais d’une variété. Aussi, on retrouve des femmes-mères qui se sacrifient pour leurs enfants au détriment de leur propre désir. Mais, elles sont minoritaires. D’autres aspirent à être mères, mais bien plus que cela. La plupart veut s’inscrire dans sa communauté en s’intéressant au devenir de la Guadeloupe. Certaines refusent la maternité afin de se consacrer à leur carrière. Ainsi, on voit que les figures féminines sont diverses.

VIBZ : Être née de père haïtien, de mère dominiquaise fait de vous une femme noire par excellence ou plutôt une citoyenne du monde ?

Je dirai que ce mélange est un apport supplémentaire. J’ai plusieurs chez moi ; je me sens profondément caribéenne tout en étant ancrée en Guadeloupe. Citoyenne du monde ? Je ne sais pas ce que cela veut vraiment dire. Selon moi, c’est une expression qui ne veut rien dire. Il est important d’être enraciné quelque part avant d’aller vers l’ailleurs, l’Autre. De plus, même en étant Guadeloupéenne « de souche », cela m’empêcherait-il d’être une femme noire ?

VIBZ : Quelle suite souhaitez-vous donner à votre carrière ?

En fait, je souhaiterai enseigner les littératures francophones à l’université.

- INTERVIEW et REPORTAGE : Mike Croix
- PHOTOS : Mike Croix

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